JEARKE :Histoire à en pleurer.
Histoire vraie. (Âmes sensibles sabstenir).

Journal décurie.
8 mars.
Harry (une connaissance de longue date) me téléphone, il veut me donner un cheval! Autrement, il part à la boucherie En général je ne réagis pas à ce genre de chantage sachant quen général il sagit de « cadeaux », pas cadeaux.
Je me rends tout de même dans ses écuries, ou plutôt un hangar! Là, au milieu dautres animaux bien soignés, ils y a deux chevaux: le premier quil veut me donner, un étalon alezan âgé de 20 ans très maigre mais qui a lair très gentil et un vieil étalon frison, JEARKE encore plus maigre. Les deux chevaux sont dans un sombre hangar sans fenêtre. Je pousse ma gueulée et insiste pour que les chevaux reçoivent plus à manger. Mais je ne sais que faire du cheval que lon veut me donner. Je promets dy réfléchir.
10 mars.
Je vais chercher OPPORTUNISTE car jai un box de libre et trouvé un paysan qui le prendra dans quelques jours pour le retaper. Le frison est toujours au fond de son hangar et Harry va prendre contact avec son propriétaire quil na pas revu depuis des années pour savoir que faire du cheval.
13 mars.
Harry me téléphone pour me dire que le frison est à terre et quil narrive plus à ce lever. Je lui donne ladresse du vétérinaire :Paul, qui arrive au plus vite. Il soigne le cheval pour une attaque cardiaque. Il pense à une fourbure, mais pour un cheval archi-maigre cela semble peu probable et difficile à dire car le cheval ne se lève pas. Il questionne les personnes responsables du cheval pour savoir si le cheval na pas mangé par mégarde une quantité magistrale davoine. Réponse négative, non, le cheval recevait, certes, plus de nourriture quavant mon passage, mais pas suffisamment pour provoquer une crise de fourbure aiguë.
18 mars.
Harry me rappelle au téléphone pour me supplier de venir chercher JEARKE , qui ne va toujours pas bien, il me cache dans quel état est réellement lanimal. Il doit libérer le hangar de suite car les autres animaux sont déjà partis pour la France et ne sait pas quoi faire du cheval dont le propriétaire na pas donné signe de vie. Je lui promet de faire une place au plus vite.
21 mars.
Jai enfin pu placer OPPORTUNISTE , jai donc un box et (grâce à une piqûre antidouleur), le frère dHarry réussi à charger le frison dans un van et le conduit chez nous à Prez-vers-Noréaz. À peine débarqué le pauvre cheval se couche dans la paille. Le soir-même le véto vient le voir et davis avec moi pense plutôt à une fourbure aiguë sur les deux antérieurs, peut-être même les quatre membres. Le cheval a de la peine à rester debout et nous ne réussissons pas à le sortir du box.
22 mars.
Je fais mon enquête, et en fait, il semble bien quun ouvrier aurait laissé la porte du box mal-fermée et que le frison se soit précipité sur des granulés pendant la nuit. Mais lhomme na pas voulu reconnaître sa faute et ainsi le premier diagnostique a été faussé. Avec beaucoup de peine Michèle et moi réussissons à conduire létalon jusquà la place de douche (3 mètres à franchir) pour lui rafraîchir ses membres douloureux. Et là, nous constatons lampleur des dégâts: il lui manque une bonne centaine de kilos, des esquarres couvrent toutes les parties charnues de son corps qui avaient souffert lors de ses chutes, elles sont infectées. Sous ses genoux et coudes il y a de profondes plaies purulentes en forme de crevasses, causées par ses longs jours couchés, les antérieurs pliés. Sous les plaques de crottins et durine collées, la peau est brûlée.Nous nous mettons au travail; lavages, lavages et relavages, rasage des poils qui entourent les plaies, pommades et repommades. Et le plus important, des caresses, des caresses et des recaresses quil semble tellement apprécier et aussi un peu de soleil pour réchauffer ses vieux os, il est si gentil et son regard nous supplie de laider. Nous ne pouvons pas rester indifférent devant tant de séduction, cest un charmeur, nous ferons notre possible .
23 mars.
Dorinne, en bonne infirmière, vient, elle aussi nous aider, elle est aussi touchée par la reconnaissance du cheval, qui pose sa tête sur nos épaules. Il a déjà le poil brillant et une volonté de vivre, malheureusement les anti-inflammatoires donnés deux fois par jour nont pas réussi jusquà maintenant à calmer ses douleurs. Malgré tout, il se lève plus fréquemment.
26 mars.
Andrea est venue depuis la Suisse allemande pour apporter une corbeille pleine de friandises à JEARKE, elle est éleveuse de frisons et cest lors de mes cours à Gwatt quelle a appris les malheurs du cheval. Les jours suivants nous continuons à soigner ses escarres et attendons quil soit un peu plus solide sur ses jambes pour étudier la question des crevasses quil a aux paturons et aux boulets.
29 mars.
Nous osons lui tenir une jambe en lair sans risquer quil nous tombe dessus, afin de lui raser tous les poils de la jambe, depuis le genoux jusquà la couronne. Un drôle de frison sans ses attributs. Des crevasses profondes ainsi que de vieilles cicatrices apparaissent. Un demi-kilo de pommade suffira juste à les couvrir. Demain nous nous attaquerons aux postérieurs.
30 mars.
Toute recherche en Suisse, en Allemagne et en Hollande pour trouver les origines, âge et son nom sont restées vaines malgré un tatouage sous la langue encore assez bien marqué. Mystère et boules de gomme! Une fois de plus la Société Hollandaise du Frison ne répond pas à mes demandes, ceux-là ont vraiment pas ma sympathie et ce, depuis laffaire dEVERT que je vous raconterai un jour.
31 mars.
Le véto constate une très légère amélioration, il change anti-inflammatoire, de la « Bute » il passe à lAspirine. Il envisage la semaine prochaine de faire des radios.
1 avril.
Aucune envie de faire une farce, car le pauvre cheval ne va visiblement pas mieux avec lAspirine. Je lui rempli ses fers antérieurs avec de la résine pour répartir la pression sur larrière, espérant ainsi améliorer sa démarche.
2 avril.
Je décide de remettre notre pensionnaire sous Butazolidine, car ses douleurs ont a nouveau augmenté. Comme il na pas lair de supporter non-plus la résine dans les fers je lui enlève celle du sabot gauche pour voir leffet. Il fait maintenant des petites séances de 30 minutes au parc quil a lair dapprécier, quoique le cheminement lui soit très pénible. Aujourdhui il est resté debout tout le matin. Il ne prend pas de poids, cest normal car il reçoit très peu à manger pour ne pas aggraver sa fourbure( seulement des carottes et du foin). Cest dimanche, Dorinne est venue le cajoler. Il a pour la première fois lancé un énorme et strident hennissement à la vue dun copain dans la cour. Il a passé une bonne partie de la journée la tête à la fenêtre au soleil. Nous croisons les doigts, demain ou mardi le véto revient lui faire les radios. Cela nous permettra de mesurer ses chances de guérison
3 avril:
JEARKE est amoureux! Il a croisé LORETTA une belle jument frisonne qui vient darriver de Hollande, elle aussi est amoureuse, dès quelle le voit elle ne tient plus en place. Le printemps!!
4 avril.
Le véto est venu lui faire des radios, demain nous aurons le verdict! Dautre part, il semble que les piqûres de « Bute » lui conviennent mieux que par la voie orale.
5 avril.
Les radios sont enfin là. Comme supposé le pied gauche est plus atteint que le droit. La phalange du pied droit na presque pas bougé, mais au pied gauche elle sest décollée et un espace est visible entre la paroi et los. Le diagnostic nest pas des plus pessimiste, mais il faut rester prudent et réaliste, la fourbure nest pas une maladie dont on guéri totalement, la rechute est toujours possible, les sabots demandent un ferrage spécial et onéreux, il ne faut donc pas se réjouir trop tôt. Autre problème, et pas des moindres, le propriétaire que je ne connais toujours pas, voudra-t-il poursuivre le traitement qui a déjà dépassé le millier de francs, sans compter les frais de pension. Ces prochains jours jespère avoir des nouvelles par Harry.
6 avril.
Harry a passé, il na pas réussi à atteindre le propriétaire de JEARKE. Mais il est décidé à faire le maximum pour le cheval. Par contre une fois guéri, il envisage de reprendre le cheval pour lutiliser à nouveau Je ne suis pas enchanté et jessayerais de len dissuader. Il nous faudrait trouver une solution.
12 avril.
JEARKE a meilleures façons, sur ses escarres; des poils commencent à pousser. Mais ses douleurs sont toujours assez vives lorsquil ne reçoit pas son injection. Aujourdhui nous lui avons mis un fer spécifique à gauche, rond avec un appui seulement sur les talons, puis à laide dune bonne râpe nous avons affaibli la paroi en procédant à des rainures profondes. Demain nous tenterons de lui mettre de la résine dans larrière du sabot. Dans une dizaine de jours nous nous lui poserons le fer droit si le gauche lui convient. Car nous ne voulions pas lui imposer un appui prolongé sur le membre toujours plus sensible.
13 avril.
La résine est posée cela na pas été facile, car JEARKE naime pas rester sur un pied.
15 avril.
Je suis inquiet, pas damélioration en fait, JEARKE a toujours besoin de sa piqûre de « Bute » quotidienne, sans quoi il souffre trop. Combien de temps devrons-nous attendre?
20 avril.
Je fais enfin la connaissance des vrais propriétaires du cheval. Je connais maintenant les origines de JEARKE. Et il est beaucoup moins âgé que je ne lavais supposé. Il a aujourdhui-même 15 ans, car il est né le 20 avril 1985, son père JOCHEM est très connu et sa mère ANKKE est par NAEN, il a été élevé chez Francis Racine, le cavalier qui fut champion suisse de saut, il y a quelques années. Il semble que les propriétaires seront à même de prendre soin du cheval lorsque je penserais quil sera hors de danger. Peut-être dans un mois .
26 avril.
Nous avons pu, non sans mal, lui mettre de fer droit. Du côté gauche il perd la sole. Une nouvelle sole apparaît, mais nous décidons de lui laisser encore la vielle qui le protège et afin déviter de laisser la phalange basculer plus que nécessaire. Demain je remettrai la résine sous le pied frais ferré. Et dans un ou deux jours, je veux commencer à diminuer la dose de Butazolidine quil reçoit toujours I.V.
30 avril.
| Je clos la
rédaction sans nouveauté, à part quil semble que
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1er mai.
Jearke a toujours le moral, et cest lui qui nous remonte le nôtre quand nous sommes déprimés par la constatation que les progrès sont minimes. Jai diminué la dose de Bute, je suis à 4 cc au lieu de 5 comme auparavant. Il ne semble pas affecté par cette diminution. Par contre je dois absolument enlever son fer gauche pour voir ce qui se cache sous la semelle, il me semble que la sole est en train de partir ou de se régénérer, je suis inquiet.
6 mai.
Michèle et moi prenons notre courage à quatre mains et jenlève le fer gauche avec la semelle en résine. La sole est décollée sur la partie avant et dessous une nouvelle sole apparaît tendre mais plate. Je constate que le pied à bien poussé de plus de un centimètre. Mais je me contente de couper la sole qui est détachée, et je repose le fer avec une semelle en cuir pour protéger la sole nouvelle très mince et très sensible par conséquent. Pour appliquons du goudron de Norvège entre la semelle et la sole. Il faudra ferrer le cheval prochainement. Il nous semble que Jearke est un peu plus à laise maintenant que son pied est plus libre, est-ce seulement une impression pour nous donner bonne conscience parce que nous continuons à croire Jearke guérissable?
11 mai.
Jai « oublié » de faire la piqûre de Bute, juste lhistoire de se rendre compte comment Jearke supporte son mal sans aide. Et bien ce nétait pas brillant, on se serait crû il y a un mois, Jearke nétait pas à laise du tout. Nous devrons donc continuer .. Jusquà quand? Ce jour justement le véto a passé. Il a pu constater comment le cheval souffre encore. Sa visite ne nous a pas réconfortés, il a lair un peu découragé. Il propose de faire à nouveau le 20 des radios afin de « voir » la situation à lintérieur. Attendons, mais à la fin du mois nous devons avoir un meeting avec le véto et les propriétaires pour décider de la suite .
14 mai.
Je surfe sur le Net pour trouver de laide. On se sent si seul en face dun animal souffrant. Je nexclu aucune hypothèse et suis même en train dimaginer que le pauvre animal est en réalité atteint par la maladie de Lyme. Cest une bactérie qui est transmise par la tique et peut provoquer un tas de symptômes différents dont la fourbure, jai relevé sur Internet des infos que jenvoie au vétérinaire soignant .
15 mai.
Il me semble que létat de Jearke navance pas. Au contraire, aujourdhui en essayant de se lever, il est retombé. Puis après avoir repris des forces il sest relevé. Les cinq premières minutes sur ses jambes sont toujours impressionnantes, il na pas déquilibre et chancelle. Puis il prend de lassurance et se tient mieux. Il semble avoir des gênes musculaires ou articulaires, et à mon avis la fourbure nexcuse pas tout cela.
16 mai.
Concernant la maladie de Lyme, connue aussi sous le nom de Borréliose, jai lancé des appels sur quatre forums du Net. Jattends les réponses avec impatience.
17 mai.
Tombent les premières réponses, plutôt décevantes rien de bien neuf.
18 mai.
Enfin des réponses qui tiennent la rampe. Des sites et des cas assez similaires. Javise le véto quil vienne prélever du sang pour analyse. Enfin ...
22 mai.
Le vétérinaire est enfin venu prendre du sang et me réapprovisionner en Bute, je vais attendre . Je reconsulte un site sur la maladie: www.lesnympheas.org. Très complet, ce site ne parle malheureusement que des cas humains. Mais cest effrayant! « Mon diagnostique » pourrait savérer assez juste, car dans la phase tardive, je lis: « après plusieurs mois, voire plusieurs années, linfection entre dans le cadre dune phase tertiaire où les manifestations cliniques évoluent de façon plus prolongée et comportent des atteintes cutanées, parfois des atteintes articulaires ou neurologiques, des atteintes musculaires . » Beaucoup des signes que Jearke a montrés jusquà maintenant. Je dois me faire une raison, si cette maladie est celle dont il souffre; pris si tard, il ny a pas de chance de guérison Après de vague espoir, cest plutôt la déprime en attendant le verdict de lanalyse.
25 mai.
Ces derniers jours, il nous semblait que Jearke marchait un peu mieux. En effet il était plus alerte pour aller au parc. Aujourdhui déconvenue, il a à nouveau beaucoup de peine à poser son antérieur gauche, je suis impatient de connaître le résultat de la prise de sang, cest pourquoi je téléphone : un répondeur mapprend quil est absent jusquau 5 juin ! Sympa
30 mai.
Je clos la rédaction de mon journal. Rien, rien de nouveau .
31 mai.
Du nouveau il y en a: Jearke qui marchait un peu mieux depuis deux jours, nous a révélé le pourquoi de cette « amélioration ». En effet aujourdhui le maréchal est venu pour le ferrer. À peine le fer gauche enlevé que, oh stupeur! Toute la sole se détache du pied, la partie charnue de dessous la phalange apparaît et un liquide sécoule en grande quantité, cest pourquoi il a moins mal la pression dans le pied sétant atténuée. Nous ne savons pas quoi faire. Toujours en labsence du vétérinaire soignant, jappelle un autre qui vient immédiatement. Son diagnostique est clair, : la paroi du sabot ne tient que sur les quartiers, il faudrait enlever toute la paroi décollée. Les chances de guérison est infime et de plus, laisser le cheval encore des mois sous Butazolidine nest pas acceptable selon lui. Il faut euthanasier le cheval, je suis de son avis. Il parle au téléphone avec la femme du propriétaire qui essaiera datteindre son époux en Espagne. Le soir, je reçois le téléphone dEspagne du mari et après discussion il sen remet à ma décision: facile!!! Je moccupe pour que tout soit fait proprement et au plus vite.
1 juin.
Cest fini ..En ce jour dAscension, Jearke est monté au Paradis des chevaux.
PS: 7 mai
Le véto est venu « voir » Jearke, bien quil ai entendu que la dépouille dun cheval fourbu avait été déposé au clos déquarrissage. Le fameux test sur la maladie de Lyme sest avéré négatif .
Conclusions:
Jearke na pas eu de chance. Nous avons tout tenté. Cest triste naturellement, mais pour nous, propriétaires de chevaux, ceci peut toujours nous arriver, nous devons être prêts à prendre des décisions. Nous sommes responsables de nos animaux. Il faut choisir ce qui est le mieux pas pour notre ego ou notre porte-monnaie, mais ce qui est le mieux pour notre compagnon. Le cas des chevaux nest pas plus simple que celui dun chien ou dun chat, mais pour un cheval qui souffre quelques temps pour retrouver une joie de vivre et de galoper dans les prés, même sil ne peut plus être monté, tout doit être tenté. Par contre lorsque les chances ne sont plus que minimes et que les souffrances doivent durer des mois, alors il faut savoir prendre la sage décision. Ceci est mon avis personnel.
Henri Wagneur.