Pluchon

 

Il était jeune, il était beau, il avait des origines prestigieuses, un gros "coup de saut", doublé d'une grande aptitude au dressage, bref tout pour faire une brillante carrière.

Mais voilà, le sort en avait décidé autrement et un jour la belle mécanique s'est enrayée... Le diagnostique était formel, et la décision sans appel.

Aujourd'hui, le beau "Trucmuche de Machin Chouette" n'existe plus. Il y a beau temps qu'on ne le voit plus sur les terrains de concours, ni sur les carrés de dressage.

C'était il y a 15 ans, et lorsque je repense à ce magnifique athlète aux formes puissantes, et aux muscles d'acier que tu étais, j'ai quand même un petit pincement au coeur.

Mais après tout, le physique ça na pas tellement d'importance, n'est ce pas mon "Pluchon", le principal, c'est que tu ais gardé tes beaux yeux malicieux, ton regard tout tendre, et aussi ta gaieté et ta roublardise.

Même si maintenant tu ressembles plus à une vieille chèvre qu'à un cheval, je sais bien moi, que tu préfères de loin te rouler dans la bouillasse que d'être tout beau, tout propre et "bête à concours" !

D'accord, la gloire, le public, les victoires, tout ça c'est terminé, mais c'est bien plus important pour toi d'épater ta copine et de jouer pour elle les machos afin de mériter ses regards admiratifs et langoureux.

Si tu ne sautes plus de barres et si les appuyés c'est résolument finis, tu sais encore tirer de bons coups de cul et caracoler dans tes près pour épater la galerie et laisser exploser ta joie d'être encore en vie.

Même si ta démarche est souvent chancelante et ne ressemble plus du tout aux airs de haute école que tu pratiquais si bien, pour ta "Nini" c'est quand même toi le plus beau.

Et puis, toutes les bêtises qu'on peut se permettre quand on est un "pauvre cheval en sursis" que personne n'aurait le coeur de corriger ! On peut manger impunément la soupe du chien (c'est bon les spaghettis !!!!), boire le lait du chat (pourquoi pas ?); on peut voler les pommes que la voisine fait sécher sur la fenêtre (qu'elle idée !); on peut déchiqueter du bout des dents, le beau chapeau tout neuf que la "mémère" vient de s'acheter; on peut s'acharner des après-midi entiers à arracher les piquets de la clôture toute neuve, histoire de montrer que si on reste là c'est qu'on le veut bien ! On peut s'amuser à ouvrir toutes les portes, a voler tous les outils, à manger des abricots dans le verger en prenant bien soin de recracher les noyaux (parce que c'est amer !).

Enfin bref quand on est en retraite il faut bien s'occuper, et à la campagne ce ne sont pas les distractions qui manquent.

Pourtant avant d'en arriver là, on en a souvent baver, hein mon pauvre vieux ? On en a fait des clubs et des fermes où tu n'étais pas toujours très heureux. Soit tu étais enfermé dans un box toute la journée et le soir quand je te sortais, tu étais si raide que tu ne pouvais presque plus marcher.

Soit tu étais au prés et lorsque la canicule était trop forte ou le temps exécrable le soir en pensant à toi, j'avais bien du mal à m'endormir ! Enfin maintenant tu es chez toi, cette ferme on l'a achetée rien que pour toi et pour tes copains, pour que vous puissiez y vivre les plus heureux possible.

Quand je pense qu'ils disaient : "c'est cruel de ne pas abréger la douleur d'un animal qui souffre !" ou encore : " Un cheval qui a eu une telle activité s'ennuie et se laisse dépérir quand il se sent inutile !". La bonne blague !. Ils n'ont qu'à venir vous regarder vivre tous ces ignorants à la bonne conscience.

Car comme disait la chanson : " vivre... vivre... même bancal, même à moitié.... vivre... c'est ma dernière volonté". Pas vrai ma "Pluche" ?